oct 29
Interview de Gérard Chaliand réalisée par Mathieu Cressy
M.C. : Bonjour Gérard Chaliand je vous laisse vous présenter.
G.C. : Je suis un géostratège, un spécialiste des conflits irréguliers (les guérillas ndlr) et du terrorisme, dans lesquels j’ai passé plusieurs années de ma vie comme observateur participant. J’ai écrit un bon nombre de livres sur le sujet étant donné que cela fait près de 40 ans que je suis sur le terrain aussi bien en Afrique qu’en Amérique latine. Je privilégie en effet beaucoup la connaissance du terrain.
Par ailleurs, j’ai aussi écrit en collaboration une bonne douzaine d’atlas, dont l’Atlas Stratégique qui a été une innovation traduite en anglais comme en persan. De façon plus modeste j’écris des poèmes et plus récemment « Mémoire de ma Mémoire » qui est paru chez Juliard et dont une pièce a été tirée et présentée l’année dernière au festival d’Avignon.
M.C. : A quel moment vous est venu l’idée de faire cette pièce sur vos origines arméniennes ?
G.C. : A l’âge de 16 ans j’ai complètement rompu avec la communauté arménienne, me sentant mal à l’aise au milieu de cette déploration entretenue par les veuves qui venaient à la maison, quand j’étais petit, pour raconter leurs malheurs. Vers 18 ans, je m’engage dans des combats politique comme l’anticolonialisme pendant la guerre d’Algérie puis en Guinée portugaise, au Nord Vietnam pendant les bombardements américains, ou en Palestine pendant plus de 6 mois.
Jusqu’à 45 ans je participais à mon sens à l’histoire du monde. Puis mon père et ma mère ont disparu et je suis resté le dernier de la lignée en vie. En 1973, la sous commission des droits de l’Homme a fait mention dans un rapport du génocide des Arméniens, auquel le gouvernement turc a opposé son veto. Choqué par la négation, 50 ans plus tard, de ces événements j’ai décidé de faire publier et republier un certain nombre de documents qui dataient de l’après Guerre.
Sur le modèle du tribunal Russel (organisé par Sartre et d’autres prix Nobel), j’ai organisé un tribunal avec des spécialistes venus de toute l’Europe et des Etats-Unis, avec trois prix Nobel qui ont été reçus par la suite par le président Mitterrand (1983 ndrl).
Après cela, la sous commission des droits de l’Homme a reconnu le Génocide, puis le combat mené par une foule de gens pour la reconnaissance du Génocide, toujours auprès du Conseil de l’Europe en 1987.
Par la suite, j’ai donc écrit « Mémoire de ma Mémoire », une centaine de pages mais j’ai mis 20 ans à les écrire, particulièrement le chapitre sur les massacres.
Les évènements de 1890 jusqu’à 1922 y sont relatés, c’est-à-dire la période où l’Empire Ottoman est à l’agonie, où les massacres de 1915-1916 provoquent des réactions chez certaines personnalités telles que Clemenceau, Gladstone, ainsi qu’aux USA où on parle des Starving Armenians (les arméniens affamés ndlr).
Les combattants arméniens de l’époque y sont évoqués, c’est-à-dire ceux qui luttaient contre le despotisme du sultan et les exactions des féodaux de 1890 et 1908. La révolution Jeunes Turcs arrive comme un bref espoir de démocratie, puis c’est l’instauration d’un panturquisme à l’instar du pangermanisme qui débouche sur l’engagement au coté de l’Allemagne durant la première guerre. C’est d’ailleurs suite à cela que la Turquie tente une incursion au Caucase se soldant par un échec et les Arméniens servent de bouc émissaire. De déplacement de la proximité de la frontière, on passe à un déplacement hors de l’ensemble de l’Anatolie. On en tue certains sur place, on en noie d’autres, on fait en sorte que les autres meurent d’épuisement. Au bas mot, sur 2 millions d’arméniens, 1 million a péri, c’est-à-dire que 50% de la population a disparu. Si c’était la France cela ferait 30 millions de personnes qui disparaissent, on ne se demanderait même pas si c’est un génocide.
Mais le gouvernement turc continue de nier depuis 1924 et la question en est là.
M.C. : Dans votre pièce certains des protagonistes portent des inscriptions sur leur bras. Pouvez-vous nous éclairer sur leurs significations ?
GC : Ce sont des écritures arméniennes. Une écriture qui date du Vème siècle qui en plus de l’église apostolique renforce le caractère unique du peuple arménien, premier peuple chrétien.
Le metteur en scène a eu l’idée d’en dessiner sur la peau des acteurs.
MC : Quels commentaires vous laissent la rencontre entre les présidents arménien et turc ?
GC : C’est une excellente chose que des gens qui refusaient de se parler, surtout après que la Turquie a renforcé le blocus des azerbaïdjanais, en imposant elle même un blocus. Le fait que le président turc se soit rendu sur le site d’Anie - ce qui était impensable il y a 10 ans - et se rende à un match de foot me paraît une très bonne chose. Ce que je trouverais normal ce serait qu’il existe des relations économiques et commerciales selon le principe de libre circulation qui est le propre de l’Europe.

novembre 5th, 2008 à 21:32
Ouep ! m’enfin, dommage que personne ne t’ait laissé un petit commentaire… (faut dire que le sujet “génocides” est un peu casse-gueule). Moi j’ai bien apprécié ton interview Roudoudoudodu
Roudoudou