déc 06 2008
De la gauche française et de ses turpitudes
Les citoyens progressistes de la France doivent être bien embarrassés lorsqu’ils rencontrent leurs homologues d’autres pays et qu’ils doivent répondre à la question fatidique : « mais où est la gauche française ? ».
Nulle part et partout à la fois… Divisée mais en train de se refonder… Exsangue et déterminée à le rester ?
Il ne s’agit pas cette fois d’une « exception à la française », mais le fait est que l’histoire de « la gauche » française est extraordinairement complexe. La Ière République a été proclamée le 21 septembre 1792 par la Convention nationale qui venait alors d’opérer un coup d’État légal en abolissant la monarchie. Contrairement à ce qu’arguait M. Guaino sur le plateau de Ripostes le dimanche 23 novembre 2008, la filiation socialiste de révolutionnaires de l’époque ne fait aucun doute. Même si le terme « socialisme » n’apparaîtra que plus tard - en 1830 à peu près -, les révolutionnaires de l’époque sont indubitablement des socialistes ou des libéraux, c’est-à-dire des « progressistes » - par opposition aux « conservateurs » qui souhaitaient le maintien du roi et de la monarchie de droit divin (« Ainsi se trouve posé le double problème des origines intellectuelles du socialisme et de l’émergence de revendications socialistes dès la fin du XVIIIème s., au temps de la Révolution française ». En outre, l’auteur énonce : « il est certain que les socialismes se veulent la promesse d’une conciliation de deux exigences, l’autonomie individuelle et l’unité sociale ». Jean-Paul Thomas, « socialisme », Dictionnaire de la philosophie politique, PUF, 2003).
Mais au-delà de ce clivage droite - gauche[1] « la gauche » française a sempiternellement été divisée.
Face aux conservateurs qui ont systématiquement été contre : le suffrage universel (masculin - jusqu’en 1848 - puis féminin - jusqu’en 1944), la liberté (d’association, de réunion, de se syndiquer, de religion etc… etc…) et bien sûr l’égalité, les progressistes ont fait ce qu’ils pouvaient. D’aucuns diront pas grand-chose. D’où une nouvelle fracture entre les « réformistes » et les « révolutionnaires » au sein de cette grande famille « progressiste ».
Schématiquement donc, nous avons deux grandes familles au sein de « la gauche » : les réformistes et les révolutionnaires. Pourtant, les équivoques sont nombreuses et, par exemple, jusqu’à très récemment le Parti socialiste français assumait sa filiation révolutionnaire (alors que le PS est un courant réformiste au sein des forces progressistes). En revanche, si l’objectif est peu ou prou le même, les moyens pour y parvenir ont toujours été différents. Les réformistes croient en un changement progressif de la société et essayent de contrôler démocratiquement les institutions. Les révolutionnaires sont convaincus que seul un changement drastique de la société pourra permettre aux peuples de la Terre de goûter au « bonheur commun » - expression issue de la rédaction de l’article Ier de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793 (attention, pas la DDHC du 26/08/1789). Ces derniers sont ipso facto contre les institutions en place et ne cherchent pas à les conquérir réellement (l’objet de leur participation à des élections « démocratiques » étant plus exactement de précipiter la chute des institutions qu’ils contestent).
Loin de formuler un quelconque jugement, votre fidèle serviteur essaye tout simplement de dépeindre la situation des forces progressistes françaises. Ce tableau politique est donc d’une certaine manière byzantin et forcément incomplet.[2]
Mais le plus important est la leçon que « la gauche » française doit tirer de ses errements séculaires. Face à un front contre-révolutionnaire, conservateur ou réactionnaire dont l’hégémonie sur la surface du globe ne fait aucun doute, la gauche française doit se réconcilier sans tarder. Cela ne fera sûrement pas plaisir aux conservateurs français d’être traités de « réactionnaires ». Pourtant, c’est la cruelle vérité. De même, les réformistes ne se réjouiront certainement pas d’être considérés par l’auteur de ces lignes comme des « révolutionnaires ». Pourtant, c’est un fait historique et ils doivent assumer leur origine « révolutionnaire » héritée du siècle des Lumières et d’un certain nombre de Modernes.
Par conséquent, le seul problème que « la gauche » française doit résoudre peut se résumer en un repositionnement philosophico-politique. Doit-elle virer à « bâbord toute » en scandant « l’indépendance à tout prix » (stratégie de l’aile gauche de la gauche) ; doit-elle contracter un mariage forcé avec le social-libéralisme en reniant ses origines (stratégie de l’aile droite, ou « économique », de la gauche) ; ou encore, doit-elle se refonder en prenant en compte les valeurs et les acquis des républicains progressistes du passé[3] tout en insistant pour ramener sur le tortu chemin un grand nombre de moutons libéraux égarés ?
En effet, l’unique question se situe sur le terrain des prises de positions politiques à adopter. Autrement dit, dès lors que « la gauche » saura ce vers quoi elle doit tendre (la défense d’un intérêt général qui ne se résume pas à l’addition des multiples volontés individuelles des citoyens de la République), le programme politique découlera de lui-même. Ainsi, lorsque « la gauche » aura pris conscience que la recherche du « bonheur de tous »[4] a pour corollaire des affrontements, notamment politiques, avec ceux qui estiment que l’intérêt individuel - voire celui du plus fort - doit prévaloir, les Hommes seront attirés par cet autel progressiste comme si c’était un feu en plein hiver.
Or, quel est le diagnostic, quel est l’état des forces progressistes (le positionnement sur l’échiquier politique allant des partis situés le plus à droite vers ceux étant le plus à gauche) : les radicaux de gauche (qui contrairement à leur appellation sont plus centristes que les socialistes ; ils ont, par exemple, voté largement en faveur du « oui » lors de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008) ; un PS au bord de la scission (notamment à cause de S. Royal qui décidément n’en démord pas et souhaiterait que le PS devienne un parti centriste) ; un tout nouveau Parti de gauche qui va tenter de se positionner à gauche du PS et de faire le lien avec d’autres petits partis de gauche ; un PCF mal en point et lui-même au bord du gouffre politique ; une LCR qui tente de se métamorphoser par le biais du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) en parti de masse ; un POI (Parti ouvrier indépendant) et une LO (Lutte ouvrière) quasiment inexistants d’un point de vue médiatique ; sans compter les innombrables petits partis, ni les fractions des derniers groupements politiques révolutionnaires cités ci-dessus, qui se situent encore plus à gauche…
Quelle est la conséquence d’un tel éclatement : le désintérêt de l’immense majorité des citoyens progressistes qui n’y comprennent plus rien, sont dégoûtés de la politique et préfèrent renoncer plutôt que de promouvoir leurs idées.
Pour conclure, quel pourrait être le remède ? L’union (et non pas l’unité), d’abord nationale, de toutes ces forces politiques, puis la construction à l’échelle mondiale d’une société juste - aurais-je omis de préciser que tous les progressistes souhaitent l’avènement d’une société internationale juste et libre (par opposition, encore une fois, aux conservateurs qui préfèrent le nationalisme, l’autoritarisme[5] - voire le totalitarisme - et le repli sur soi [malgré tous leurs plaidoyers en faveur de la mondialisation de la société… Mais d’un point de vue économique seulement]) ; c’est peut-être le dénominateur commun ultime - l’internationalisme - sur lequel ils devraient s’appuyer.
Denis Rosa da Costa
« Les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde ; les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques ».
[1] selon le classement entre les régicides qui souhaitaient la mort du roi et qui se sont décalés sur la gauche du président de l’assemblée, et ceux qui étaient contre la mise à mort de Louis XVI - et qui se sont placés sur la droite du président.
[2] Les libéraux, notamment, ont délibérément été exclus de cette étude. Progressistes par nature mais refusant de se classer à « gauche », l’escamotage de la famille des libéraux dans le présent billet semblait opportun.
Cependant, le dictionnaire Le Petit Robert fournit la définition suivante : c’est « l’ensemble de doctrines qui tendent à garantir les libertés individuelles ». Une autre acception du terme exprime « l’attitude de respect à l’égard de l’indépendance d’autrui, de tolérance envers ses opinions » dont fait preuve le libéralisme.
Au surplus, la littérature étant abondante sur le sujet, je vous renvoie aux excellentes définitions du Dictionnaire de la philosophie politique de : Philippe Raynaud, « libéralisme », p. 393 ; Jean-Paul Thomas, « socialisme », p. 718 ; Philippe Bénéton, « conservatisme », p. 130 ; André Enegrén, « totalitarisme », p. 817 ; ou, dans une autre œuvre de référence, à l’entrée de Lucien Jaume, « libéralisme », Dictionnaire de la culture juridique, PUF, 2003, p. 937.
Pour tous ceux qui n’ont pas accès à des bibliothèques spécialisées, voici encore une fois le lien vers l’article de Jérémy Mercier : Que signifie le terme « libéral ».
[3] Car ils ont tout de même obtenu : l’instauration du suffrage universel, l’introduction de la laïcité, la création de divers impôts de redistribution des richesses - tels que les impôts sur le revenu, sur les grandes fortunes -, l’imposition des réductions du temps de travail et des congés payés…
[4] Formule issue cette fois-ci du préambule de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 (au fait, a-t-il une valeur et une autorité juridiques constitutionnelles, ou ne faut-il prendre en compte que les articles déclaratoires de droit ? La doctrine semble toujours divisée à ce sujet alors même que la valeur et l’autorité juridiques constitutionnelles de ce document ne font aucun doute. En effet, a contrario, comment pourrait-on reconnaître que le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 possède une telle autorité juridique si celui de 1789 n’en possède pas ? Il s’agit bien entendu du « préambule » du préambule contenant notamment l’expression « Principes fondamentaux reconnus par les lois de la République » et qui précède les alinéas proclamant les « Principes particulièrement nécessaires à notre temps ». De surcroît, ce « préambule » du préambule a été recopié presque intégralement dans la décision du Conseil constitutionnel du 27 juillet 1994 afin de donner au principe du respect de la dignité de la personne humaine une valeur et une autorité constitutionnelles (Cconst, 27/07/1994, n°94-343/344 DC à propos des lois sur la bioéthique)).
[5] Pour s’en convaincre, il suffit de constater que N. Sarkozy symbolise le summum des chefs d’États ubiquistes.
