juil 01

Comment se tirer une balle dans le pied - petit vademecum du parfait conservateur

Tag: PolitiqueDenis75 @ 13:56


Il faut se demander en quoi un billet « coup de gueule » supplémentaire était opportun. Mais après tout, ce Club a essentiellement une fonction cathartique pour l’auteur de ce billet et s’il peut servir à clarifier quelques unes des idées reçues du moment, le billet s’avérera être opportun. Certains disent bien qu’il faudrait arrêter d’être « anti » quelque chose pour paraître crédible (I). D’aucuns répètent à l’envi que les récents revers européens du PS, du MoDem ou d’autres partis minoritaires sont dus à un conservatisme refoulé (II). Sur ce point, il fallait oser : respect ! Enfin, les mêmes prétendent qu’il n’y a pas d’autre alternative (III). Pour ce faire ils amalgament sans scrupule le concept de libéralisme au mode d’organisation sociétal du capitalisme (IV).

 

 

I - Le spectre de la faucille

 

Si l’on considère objectivement les différentes critiques de la majorité « à l’endroit » des oppositions, on peut néanmoins démêler le vrai du faux. Tout d’abord, selon l’UMP, il ne faudrait surtout pas être un partisan d’un changement des rapports sociétaux. Appeler au « vote sanction » de la majorité actuelle conduirait à être soi-même victime d’une sanction populaire puisqu’il n’y a aucune autre solution d’esquissée par « l’opposition ». D’ailleurs, tout le monde le sait : « la gauche n’a pas de programme - et en plus elle est divisée ». Quant au MoDem, c’est un groupement hétéroclite ni de gauche, ni de droite asservi aux pulsions présidentialistes de son leader.

 

Tous ces lieux communs pourraient faire sourire n’importe quel membre des oppositions s’ils n’étaient pas énoncés avec une telle « hypocrisie tranquille ». Si un parti de l’opposition est dans l’opposition, c’est justement parce qu’il est en désaccord avec les partis composant la majorité. Il faudrait logiquement en conclure que les solutions qu’il préconise sont différentes et pourraient conduire à changer : de mode d’organisation économique par exemple, ou de mode de fonctionnement des assemblées parlementaires…

 

Si l’on a pas cela à l’esprit, il est très normal de considérer que le PS, le MoDem, le Front de gauche ou le NPA ont été sanctionnés par un vote populaire anti-sanction. Nul besoin de vous rappeler les scores électoraux respectifs des partis lors des récentes élections européennes ou le taux d’abstention record pour remettre en cause l’interprétation des résultats faite par la majorité.

 

Le plus consternant, c’est la méthode utilisée. Imaginer au XXI siècle que la répétition systématique, le martèlement incessant des mêmes arguments vont suffire pour faire intégrer des contrevérités est hallucinant. Au surplus, les mêmes nous mettent en garde contre la tentation larvée de recréer une URSS[1].

 

Et voici le moment venu d’énoncer la première règle d’or du vademecum : 1) Tu considéreras tous les problèmes sous la forme d’un clou et utiliseras sans ménagement ton marteau (ainsi, en substitution de la faucille, le contrôle subconscient des moyens de propagande sera suffisant pour faucher tous tes opposants) !

 

 

II - Le « conservateur refoulé[2] » et le conservateur décomplexé

 

Ensuite, les attaques récurrentes sur le défaut de volonté de rupture permettent indéniablement d’affaiblir l’opposant politique. Le « changement » a été prôné par tous les Hommes politiques depuis la nuit des temps et, une fois au pouvoir, ceux qui l’ont appelé de leurs vœux s’efforcent d’en retarder la mise en œuvre. L’explication est fort simple : n’importe quel Homme qui exerce un jour une certaine forme de pouvoir souhaite conserver ce pouvoir. C’est en quelque sorte mécanique et les exemples historiques institutionnels, ethniques ou personnels ne manquent pas.

 

Donc, une fois au pouvoir, il faudra miser sur le changement et condamner fermement tous ceux qui y résistent. Encore une fois, mécaniquement, l’opposant est soupçonné de conservatisme. Les contre-pouvoirs étant court-circuités, le pouvoir originel peut « changer » les politiques qu’il désire modifier, tout en préservant notablement sa sphère d’influence. Ainsi, des réformes conservatrices sont censées tendre vers le progrès de tous.

 

Mes développements peuvent paraître ténus ; en tout cas, il s’agit d’examiner méthodologiquement les tenants et les aboutissants du débat philosophico-politique actuel. Reprenons donc le point II : le MoDem ou le PS par exemple seraient conservateurs car ils résistent au changement - et que dire des partis d’extrême gauche. Par conséquent, toute expression d’une opinion contradictoire devient suspecte, certains contre-pouvoirs sont ipso facto désactivés et le pouvoir en place peut « maintenir son cap ». En accusant ses opposants de faire preuve de conservatisme, le conservateur décomplexé peut en effet apparaître comme un modernisateur tout en incarnant le paroxysme du conservatisme.

2) Deuxième règle d’or : Accuse tes opposants politiques de tes propres forfaits !

 

 

III - TINA (There is no alternative)

 

C’est l’illustration parfaite du raisonnement précédent : en accusant les opposants politiques de faire preuve de conservatisme, on parvient à maintenir l’opinion publique dans un schéma simpliste. Tout le monde croira paisiblement qu’il n’y a pas d’autre alternative. L’alternative étant représentée par des « conservateurs » qui, par définition, ne souhaitent pas changer.

 

Le mélange des genres et l’art de la sophistique jouent ici à plein régime. Le plus important étant l’instrumentalisation par une minorité de tous les moyens intellectuels d’une société afin de conserver une certaine forme de primat sur les masses. C’est une synthèse très grossière d’une des thèses de N. Chomsky. Malgré la formulation maladroite de la précédente assertion, elle va nous permettre d’édicter la troisième règle d’or du parfait conservateur : 3) Fais en sorte que tous tes opposants politiques soient considérés par tous comme des « terroristes[3] » !

 

 

IV - Diviser pour mieux régner

 

         Cerise sur le gâteau : les conservateurs prennent un malin plaisir à galvauder le concept de libéralisme afin de vendre le conservatisme - et son corollaire : le capitalisme.

 

En effet, ça n’aura échappé à personne, le libéralisme est un courant politique qui ne peut se confondre avec le conservatisme. D’autre part, tout comme le libéralisme politique s’oppose au conservatisme d’un point de vue historique, libéralisme économique et capitalisme sont antinomiques. Pourtant, bizarrement, tout le monde confond  parfois libéralisme et capitalisme - y compris votre fidèle serviteur.

 

Dans le présent billet, le libéralisme est uniquement envisagé dans son sens traditionnel forgé par les Lumières et qui n’a pas perdu sa raison d’être selon moi. Par là même, le libéralisme devrait incarner un idéal démocratique par opposition à d’autres concepts en vigueur en ces temps : féodalisme, impérialisme, colonialisme, absolutisme… Ou, pour l’époque contemporaine, par opposition au capitalisme. Peu importe que le terme libéralisme ait été ensuite utilisé pour légitimer un mode d’organisation capitaliste de la société. En effet, il ne faut pas confondre les moyens et la fin. Autrement dit, bien que les conservateurs prétendent reprendre à leur compte les thèses libérales, ou « tentent » de récupérer les points forts des thèses écologistes ou socialistes pour parvenir à leur fin, il ne faut pas se méprendre sur les résultats obtenus et l’objectif visé.

 

Les prolétaires portugais ont un dicton pouvant permettre d’appréhender la genèse de cette mystification : « o fascismo é a meta do capitalismo ». C’est-à-dire que le fascisme est le but - ou l’objectif - du capitalisme. Ils sont peut-être durs, mais en même temps, ils font preuve d’un certain réalisme. Car quel que soit le moyen mis en œuvre jusqu’à maintenant par les conservateurs (par le biais du capitalisme - parfois édulcoré), le modèle visé était toujours celui de l’autoritarisme hiérarchique. Pas un modèle libéral ou libertaire (ou alors un « libéralisme sélectif » conçu comme un simple moyen parmi d’autres). Il est incontestable que les conservateurs et les fascistes sont de droite. Par contre, selon moi, les libéraux ne sont pas des conservateurs mais ils refusent qu’on les classe à gauche. Il en résulte de toute façon que les libéraux sont anti-capitalistes parce qu’ils prônent le libéralisme et ne sont donc pas des conservateurs.

 

Alors, pourquoi chercher à introduire une telle confusion dans l’esprit des citoyens ? Pour apaiser les tensions et rechercher le « bonheur de tous[4] » ? Pour semer le doute ? Pour diviser les oppositions ?

Forgez-vous votre propre opinion car un débat non tronqué pourrait permettre une évolution vers plus de démocratie (directe ?) et vers un hypothétique « bonheur commun[5] ».

C’est pourquoi, la quatrième règle d’or pourrait être : 4) Combats vigoureusement tous les élans démocratiques qui surgiront autour de toi en divisant les contestataires en autant de clans que nécessaire !

 

 

Pour conclure, reprenons les quatre règles du parfait conservateur et tentons de comprendre pourquoi ces règles le conduisent à se tirer une balle dans le pied.

 

1) Tu considéreras tous les problèmes sous la forme d’un clou et utiliseras sans ménagement ton marteau (…) !

Il survient inexorablement un moment « t » où la propagande systémique devient inopérante et où tous ses relais deviennent suspects aux yeux du plus grand nombre.

Toute tentative pédagogique de propagation d’un message d’apaisement - quel qu’il soit - devient dès lors très ardue.

 

2) Accuse tes opposants politiques de tes propres forfaits !

Lorsqu’un conservateur fait mine de changer la société tout en conservant son pouvoir et les rapports sociétaux existants, il affaiblit indubitablement ses opposants. Mais il oublie trop souvent qu’il est dès lors plus vulnérable : le pouvoir devenu pouvoir absolu sera considéré comme seul responsable[6]. Difficile d’appeler à la rescousse des opposants « incompétents » dans un tel cas de figure. Impossible de prôner un authentique progressisme après avoir tant vanté les bienfaits d’un conservatisme quelque peu édulcoré. Le conservateur devra dès lors affronter seul la tempête.

 

3) Fais en sorte que tous tes opposants politiques soient considérés par tous comme des « terroristes » !

C’est un peu le même raisonnement que précédemment qui pourrait être développé pour prouver le lien de cause à effet entre la méthode préconisée et le résultat unipode atteint.

 

4) Combats vigoureusement tous les élans démocratiques qui surgiront autour de toi en divisant les contestataires en autant de clans que nécessaire !

C’est le plus consternant dans tout ça ! À partir du moment où on exalte les vertus de la démocratie à tout bout de champ, sans tenir compte des initiatives démocratiques privées ou publiques, on prend le risque de ne plus pouvoir (se) servir (du/)le modèle démocratique.

 

Vous n’êtes pas convaincus ? Mais que fera donc la majorité actuelle si une opposition libérale ou socialiste (ou communiste… Ou trotskyste… Ou écologiste - j’allais encore les oublier) parvient au pouvoir ?

Concernant le parlementarisme par exemple : après avoir imposé une nouvelle donne, la droite aura les plus grandes peines du monde à expliquer à l’opinion publique qu’elle est victime d’une discrimination quant au droit d’amendement, à la représentativité « des groupes minoritaires[7] », à la possibilité de créer des commissions d’enquêtes ou à la répartition du temps de parole…

Concernant la justice ? La contradiction semble tout autant insurmontable : après avoir molesté son personnel ou encore après avoir enquêté, mis en examen ou séquestré des individus, il faudra qu’un sinistre miracle se produise pour que cette dernière ne se retourne pas contre le parfait petit conservateur. En effet, les pressions législatives, hiérarchiques et médiatiques exercées sur le personnel du service public de la justice, la réforme « anti-corporatiste » du CSM ou le sort réservé aux juges d’instruction illustrent parfaitement les attaques à l’encontre du pouvoir judiciaire. De surcroît, pour illustrer la suite de mon propos, le fait de médiatiser l’enquête sur Julien Dray, ou le cas des « mis en examen » des affaires « Clearstream » ou « Julien Coupat » sont des exemples typiques de dysfonctionnements injustes à l’égard de certains citoyens.

Concernant le syndicalisme… Non, mauvais exemple !

L’administration ?

Le pouvoir local ?

Les universitaires ?

La presse..?

 



 

[1] Le sigle URSS étant ici utilisé à mauvais escient pour préfigurer une sorte d’Union des Républiques Socialistes et Staliniennes.

 

[2] Le concept de « conservateur refoulé » pourrait parfaitement faire l’objet d’un autre billet afin d’en développer les différentes facettes. Dans ce billet, le conservateur refoulé représente n’importe quel membre des oppositions : qu’il s’agisse du personnel des différents clans du PS, du PC, du NPA, voire du MoDem. Il est qualifié de la sorte par les membres de l’actuelle majorité qui incarnent, selon moi et notre président de la République, la droite décomplexée.

 

[3] Attention, le terme « terroriste » est cette fois utilisé à bon escient et il existe de nombreux exemples corroborants mon analyse. Il en va ainsi des révolutionnaires de la fin du XVIIIème siècle, ou des gauchistes de la fin du XIX ème et du début du XXème siècles, des combattants algériens pendant la guerre d’Algérie ou des islamistes du début du XXIème siècle. Je tiens également à préciser que le terme « islamiste » est utilisé sans connotation islamophobique et uniquement dans son sens commun, religieux.

 

[4] Préambule de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789.

 

[5] Article 1er de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 24 juin 1793.

 

[6] « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ». Lord Acton

 

[7] À ce sujet, la lecture de cet article de Pierre AVRIL est percutante : « Le statut de l’opposition : un feuilleton inachevé », numéro spécial, Une nouvelle Constitution ?, LPA 2008, n° 254, p. 9

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