Voici un court billet sur les victimes en attendant un prochain article bien plus conséquent sur le statut juridique désuet des victimes.
Ma grogne est partie d’un constat affligeant tiré d’une expérience mainte fois répétée : mes concitoyens adorent faire à autrui ce qu’ils détesteraient qu’on leur fasse… Pendant que je faisais la queue à la Poste, j’ai vu arriver un vieil homme qui avait manifestement beaucoup de mal à se tenir debout. Dignement, il s’est placé derrière moi et à commencer à attendre. Résolu à faire ma B.A du jour, je lui demande si il veut passer et il accepte. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais un concours de circonstances m’a conduit à endosser le rôle du « mauvais garçon » ou du « bad boy » (pour reprendre le leitmotiv d’un des personnages de Tex Avery).
Lorsque mon tour est arrivé, j’ai vu une dame moyennement âgée se précipiter vers le guichet sans être passée par la case « queue en serpentin » : en réalité, elle attendait depuis un moment à l’écart (mais ça, je ne le savais pas !). Donc elle me passe devant, et je reste bouche bée ; le fonctionnaire déclare simplement : « trois colis… » sans me donner d’explications. Puis, quand le second guichet se libère, la fonctionnaire me fait un sermon sur le fait qu’il ne faut pas se déclarer victime pour un oui ou pour un non. Je veux bien être compréhensif, mais il faut au moins expliquer rationnellement les choses.
Je suis absolument d’accord sur le fait qu’il faut faire une mise en balance des intérêts tirés d’une réclamation légitime et des inconvénients grevant l’intérêt général (d’ailleurs, en l’espèce, je suis resté coi car j’ai compris, a posteriori, que cette dame souffrait et qu’elle avait attendue son tour sans être pour autant dans la queue). Ce constat étant clairement posé, il s’agit également d’avoir constamment à l’esprit que : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » (non ?).
Or, bon nombre de mes concitoyens sont des victimes à différents niveaux et, à chaque fois qu’ils se plaignent, on les malmène ou on les culpabilise afin qu’ils ne revendiquent pas le respect de leurs droits. A contrario, beaucoup de « victimes par défaut » exploitent les failles du système pour obtenir ce dont elles n’auraient jamais dû bénéficier.
Quelques exemples pêle-mêle :
-un travailleur un peu flemmard peut se permettre de rentrer dans la vie active à trente ans passés, se mettre en arrêt maladie pendant plus de deux ans et demi, puis, lorsque son patron s’agace des sautes d’humeur de cet employé, ce dernier obtiendra le statut de salarié protégé : délégué syndical (en effet, la procédure de licenciement pour faute réelle et sérieuse n’était pas officiellement entamée). Ce « pauvre forçat » n’est au demeurant pas méchant ; il est simplement laxiste et égoïste. Mais on lui passe tous ses caprices.
-un « citoyen » (en est-il réellement un ?) qui hérite de la maison familiale avec sa sœur peut se permettre de laisser traîner la succession pendant 14 ans sans entamer aucune démarche pour que ladite sœur puisse bénéficier de sa partie. Il lui suffit d’être ambigu quant à la disponibilité de la propriété pendant un mois sur douze et de s’énerver lorsque ses prérogatives de mâle dominant sont insuffisamment respectées.
-un étudiant (ou plutôt « des ») va tronquer sa situation financière et ainsi pourra obtenir les bourses sur critères sociaux au taux maximum (grosso modo 450€/mois). Ses parents sont également complices mais on ne leurs réclamera jamais rien même si l’étudiant ne valide aucune année.
-un jeune Français d’origine magrébine va pouvoir renverser une vieille dame au volant d’une voiture « empruntée », puis, lorsque ce délinquant non titulaire du permis sera grièvement blessé par la police judiciaire après les sommations d’usages, sa sœur va publiquement accuser la police. Présenté comme une victime selon les dires de sa sœur, les médias vont renverser la culpabilité et ils oublieront carrément de donner des nouvelles de la « vraie victime ».
-un policier va pouvoir vivre impunément pendant des années après avoir violé une jeune fille mineure de 14 ans (c’est certainement la victime qui l’a bien cherchée : elle n’avait qu’à être lucide). Après avoir bénéficié d’un non-lieu dans un premier temps, le policier a été finalement rattrapé par son ignoble crime. Mais, après de longues années de procédures, d’expertises et de contre-expertises, ce fonctionnaire ne sera condamné qu’à deux ans de prison avec sursis… Pauvre France !
On pourrait multiplier ces exemples à l’infini mais ce n’est pas le but du jeu : il s’agit d’assurer l’effectivité des droits fondamentaux des individus. Comment ? Nous pourrions commencer par avoir plus de considération pour les « victimes présumées » et cesser d’avoir systématiquement des soupçons quant à la réalité de leur mal.
Les droits de victimes potentielles sont quotidiennement maltraités car ces dernières manquent de courage, d’argent ou de détermination. Afin d’empirer leur situation, ces victimes devraient être, selon X. Pin (1), considérées comme des « victimes présumées » jusqu’à la fin de la phase de jugement (autrement dit comme d’éventuelles « fausses victimes » potentiellement coupables de dénonciations calomnieuses) à l’instar des délinquants et des criminels qui sont présumés innocents jusqu’à preuve du contraire. Comme si la présomption d’innocence était toujours respectée (confer les affaires « Patrick Dills », « Omar Raddad », « Caillol », « d’Outreau » et ainsi de suite).
(1) <=> La privatisation du procès pénal, Revue de Science Criminelle 2002, p.249, Xavier Pin